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Les 6 symptômes de la petite sirène de Copenhague
Par Gilles Wallis , le 23/12/2009 - [
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Comment un groupe de gens intelligents et responsables prennent des décisions irresponsables et absurdes
Le Père Noël du management ne nous a pas gâté cette année : il nous a offert avec l’échec cuisant de Copenhague les fruits amers qui poussent à Abilene, Texas. Qu’est-ce qu’un concept de management peut apporter à la résolution d’un problème aussi complexe, je vous invite à le découvrir à travers l’analyse d’un mécanisme terrifiant qu’on nomme le paradoxe d’Abilene. D'autant plus qu'il touche à des enjeux planétaires. Il éclaire d’un jour sombre la répétition des semi-échecs, des échecs et des fiascos des conférences internationales sur le climat. Mais, Noël est un jour d’espoir, il nous offre aussi une piste pour en sortir...Mon banquier du coin de la rue me demande à propos de ma petite entreprise, quel est l’actionnaire principal. Je lui réponds que nous sommes à égalité parfaite de parts car nous sommes capables de mettre en pratique les principes de travail en équipe que nous appliquons dans nos interventions. Le regard qu’il me jette est teinté d’incompréhension et de commisération : comment ces consultants n’ont-ils pas appris les règles de base ? Quel rapport avec la conférence sur le climat, j’y viens.
Le paradoxe d’Abilene
C’est un processus psychologique et organisationnel décrit en 1974 par J. B. Harvey qui explique comment un groupe de personnes sensées peuvent être amenées à mener des actions irresponsables et contre-productives.
Que ceux qui, après réflexion, pensent qu’une réunion de 120 partenaires égaux en droits, puisse décider librement d’un train de mesures difficiles, coercitives, couteuses et probablement impopulaires lèvent la main. Mon banquier sait que, dans la majorité des cas, il faut un leader détenteur d’un pouvoir pour prendre ce genre de décisions. Il aurait donc été très coincé du portefeuille pour mettre un seul euro dans le projet Copenhague.
Et bien sur, tous les dirigeants aussi, savaient, au fond, que, sauf miracle, l’échec serait au bout. Pourquoi y sont-ils allés ? Nombre d’entre eux sont croyants, c’est peut-être l’explication. Mais le plus probable, c’est que le processus de Copenhague, comme celui de Kyoto et de Bali souffre du syndrome d’Abilene qui se manifeste par le fait que des organisations prennent des décisions contraires à leurs buts, parce qu’elles ne savent pas gérer, non pas les conflits, mais paradoxalement, les accords.
Pour simplifier : chaque participant, interrogé individuellement est d’avis d’adopter la mesure A, mais comme la mesure B semble avoir l’assentiment de tous, il se rallie à celle-ci. Alors qu’en fait, chacun a exactement la même perception que lui : A est préférable mais il pense que tous sont en faveur de B. On adopte alors B par crainte de se voir exclu, ou de créer un conflit (1). La boucle est bouclée et le paradoxe est en place. Abilene est une petite ville du Texas où J. B. Harvey situe l’anecdote qui lui a servi d’illustration pour présenter son concept (2).
Les membres des organisations qui souffrent de ce syndrome vont dans le mur, d’un commun accord. Les visions optimistes de certains qui voient dans le texte de Copenhague une avancée est l’un des nombreux signes de ce phénomène (3) que j’ai pu observer à petite échelle, des dizaines de fois. A chaque fois je me demande « Mais comment un groupe de gens intelligents et responsables peuvent-ils prendre ainsi des décisions irresponsables et absurdes ?».
Une lecture de l’échec de Copenhague : les 6 symptômes
Pour nous convaincre de la réalité de ce processus à Copenhague, examinons l’existence des 6 symptômes spécifiques que Harvey a identifiés dans sa théorie.
Symptôme 1 : les participants sont individuellement d’accord sur la situation et le problème
a. Premier élément de l’accord : la réalité du problème ne se pose plus. Parmi les dirigeants, même ceux que les pétroliers ont réussi à acheter se taisent, car leurs arguments ne portent plus. On a de plus en plus de mal à trouver des scientifiques en quête de notoriété pour mettre en cause les conclusions du GIEC. A part Claude Allègre peut-être. Ce n’est plus le débat. Oui, le réchauffement existe ; oui, les activités humaines en sont responsables pour une grande part ; oui on peut encore y faire quelque chose ; oui il faut faire vite ; oui les conséquences sont aussi catastrophiques que les pires prédictions d’il y a 30 ans.
b. Second élément de l’accord : une conférence n'aboutira à rien. Quel est le dirigeant présent, interrogé individuellement, loin des caméras, qui dirait : oui je crois fermement que 120 responsables politiques vont dans une conférence internationale, prendre collectivement des décisions contraignantes, coûteuses, impopulaires et qui exigent de se soumettre à un contrôle. Aucun à mon avis. Au contraire, tous pensent que rien de significatif ne pourra en sortir.
Symptôme 2 : les participants sont individuellement d’accord sur les mesures à prendre pour faire face à la situation
a. Il y a un accord général sur les mesures de réduction des émissions de gaz à effet de serre, sur leur ampleur et sur le calendrier de mise en oeuvre.
b. Il y a accord sur le fait que tous les pays doivent s’y mettre, de manière concertée s’il on veut que les efforts soient acceptables et acceptés.
c. Il a accord sur le fait que des mesures d’accompagnement pour les pays pauvres doivent être prises
d. Il y a accord sur le fait que les armes secrètes - genre piège à carbone, chères aux pétroliers - sont peut-être envisageables mais pas au détriment des autres mesures.
Alors, avec un tel niveau d'accord que faut-il de plus ?
Symptôme 3 : les participants n’arrivent pas à communiquer aux autres leurs intentions, leurs souhaits, leurs désirs, leurs opinions et leurs croyances.
Alors là, c'est une vraie partie de poker menteur ! Entre Obama qui dit qu’il n’y participera pas, puis qui vient finalement; sans jamais oser dire qu’il n’y croit pas. Entre les chinois qui veulent bien d’un accord mais sans en accepter les conséquences pratiques. Entre ceux qui prétendent que les pollueurs doivent payer parce qu’ils ont responsables. Entre ceux qui anticipent les bénéfices personnels qu’ils pourraient tirer d’un accord. Bref, une chose est claire : les intentions et les sentiments des participants quant à l’issue de cette conférence sont parfaitement incompréhensibles, illisibles et bien cachés. Tous ont contribué puissamment à donner une vision collective biaisée des opinons sur les objectifs et les enjeux de la conférence.
Symptôme 4 : basé sur cette perception faussée des opinions collectives, les participants prennent des décisions contraires à ce qu’il faudrait.
Le texte lénifiant et sans engagement que les pays ont signé, un document « digne d’une brochure touristique » a dit le président du WWF, et pour une dépense qui se compte en centaines de millions d’euros, restera dans les annales comme une démonstration éclatante d’inefficacité politique.
Symptôme 5 : en conséquence, les participants se sentent frustrés, commencent à s’organiser en groupes de mécontents et commencent à blâmer les autres groupes, à rejeter sur eux la responsabilité. Et quand une autorité préside, c’est sur elle que retombe la faute.
Et c’est bien ce que l’on constate : le coupable c’est la Chine (4), c’est Obama, c’est l’opinion américaine. Les coupables, ce sont les pays industrialisés qui n’assument pas leurs erreurs ; les coupables ce sont les pays du tiers monde gangrenés par la corruption de leurs élites ; les coupables, ce sont les dirigeants, qui montrent une fois encore leur pusillanimité. La liste des coupables ne fait que s’allonger. Et enfin, "last but not least", le bouc émissaire idéal, c’est l’ONU qui démontre ici son inefficacité.
Symptôme 6 : si rien n’est fait, le cycle d’Abilene se répète avec de plus en plus d’intensité:
Voyez le semi-échec de Kyoto en 1997 (qui ne concernait que certains pays industrialisés), torpillé diront certains, par les USA. L’échec complet de Bali (mais qui ne concernait que les pays émergents), qui se transforme en total fiasco pour tous les pays à Copenhague. Plus on y met de pays, plus c’est inefficace. Et on continue, en route, le cœur sur la main, vers Abilene.
Les symptômes du paradoxe d’Abilene sont tous là. Nous y sommes bien.
Pour en sortir, suivons les traces de J. B. Harvey.
Alors, alors, comment on s’en sort ? Je serai bien tenté de proposer Abilene comme prochain lieu de congrès, mais comme je pense qu’il risquerait d’y avoir encore plus de congressistes qu’à Copenhague...non, c’est pas pour rien que c’est à Mexico…
Commençons par vérifier le diagnostic et toutes les hypothèses formulées plus haut. Ensuite, il va s’agir pour l’un des protagonistes influents de confronter le groupe des participants au voyage à Abilene. C’est à la fois simple et terriblement risqué, car il s'agit de dévoiler un jeu psychologique.
Comment s’y prendre pour aller plus loin. Concrètement, vous en aurez la teneur en téléchargeant l'article qui propose le discours qu’il pourrait leur adresser.
Si l’issue de la confrontation est positive, il restera un gros pain sur la planche. En mettant sur la place publique le fait qu’une conférence internationale n’est pas le bon instrument - ce que chacun pense au fond -, on ouvre une sacrée boite de Pandore! Il faudra plus que le Père Noel pour s’en tirer, mais au moins, on cherchera dans la bonne direction.
Ce n’est pas donc pas gagné pour le dirigeant qui prendra ce risque. Quelle que soit l’issue, notre belle planète bleue s’en sortira, elle en a vu d’autres. Mais les souffrances de millions d’êtres humains seront probablement évitées s’il s’en trouve un pour y aller. Courage !
Notes
(1) A Copenhague mesure A = annuler la conférence, et travailler à une autre initiative réaliste en termes de dynamique de prise de décision collective pour mettre le plan d’action climat en route
Mesure B = jouer le jeu de la conférence sous l’égide de l’ONU
(2) Des membres d’une même famille prennent le frais en buvant et jouant aux dominos une après midi chaude au Texas, quand l’un d’entre eux propose de se rendre en voiture au snack d’Abilene. On se met d’accord et la virée tourne au cauchemar : chaleur, encombrements, nourriture infâme, épuisement Au retour chacun accuse l’autre d’avoir voulu imposer sa volonté. Ils protestent de leur bonne foi en expliquant être persuadés que c’était le souhait de chacun et avoir voulu faire plaisir en acceptant la proposition.
(3) Voir le billet de Herve Kempf dans le Monde.fr
(4) Voir le billet de Corinne Lepage dans Le monde.fr et « A la recherche du bouc émissaire de Copenhague »
mots clés :
leadership, dynamique de groupe, négociation
Commentaire(s) :
1. Par
favry jean le 24/12/2009
Tout à fait intéressante et inattendue la lecture de Copenhague , par le paradoxe d'Abilène. A diffuser aux journaux. N'arrive pourtant pas à sécher mes pleurs sur ce fiasco ! Bonnes fêtes. Jean.
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