- Ah oui, celles qui se prennent pour des divas !
- C’est pas le problème, mais elle m’a tout expliqué. Ecoute, c’est édifiant.
| Réunion de service ou café du commerce ? |
-Tu sais pas la dernière ?
- Raconte !
- Raoul s’est fait allumer en CODIR car il a abandonné les réunions de service depuis 4 semaines !
- Waouh ! Le boss y tenait pourtant, après l’audit de motivation catastrophique, c’était en haut de sa TODO liste !
- Je comprends pas Raoul. C’est pourtant pas sorcier. En plus, moi, je trouve ça bien ces réunions, finalement. Ca m’a permis de détendre les relations.
- Je suis d’accord avec toi. Et figures-toi que j’en ai parlé à l’une de ses créatrices.
| Syncrétisme managérial, ou comment vider une bonne pratique de son sens |
Le contexte
Donc lundi dernier, le directeur de création leur a appris qu’il suspendait sine die les réunions hebdomadaires du service. Dommage, elles commençaient à s’y faire…
Il est instructif de comprendre comment une pratique aussi banale que la réunion hebdomadaire de service peut déboucher sur une impasse.
Revenons donc à l’origine : un dictat de la direction groupe : suite à un audit de motivation aux résultats calamiteux, chaque agence est sommée de mettre en place des réunions hebdomadaires de service. Quoi de plus normal de copier un usage qui fait l’unanimité chez les spécialistes du management d’équipe, une bonne pratique en matière de communication.
Les faits
Un bon début
Raoul, le directeur de création s’est donc exécuté. Quand même, pas si facile avec l’équipe de divas qu’il dirige : la plupart se la jouent perso, alors les réunions…, à part pour les pots très arrosés du vendredi soir, on n’est pas preneur.
L’idée lui est alors venue d’organiser un petit dej’ le lundi matin, histoire de remettre tout le monde au boulot dans la bonne humeur. En plus, ça stimulera certains pour arriver à l’heure. Et pour ne pas mettre trop la pression, c’est à 9h30, avec viennoiseries, café, thé, jus de fruit. Faut ce qu’il faut.
La consigne de Raoul était limpide : chacun peut prendre la parole sur un sujet professionnel de son choix. On ne se prend pas la tête, le principal, c’est de com-mu-ni-quer ! Et pour que tout se passe dans une bonne ambiance, pas de discours de chef !
La première réunion est un succès : après une brève période d’observation, les rafraichissements aidant, chacun se met à causer à ses voisins. Ca part dans tous les sens, on cause surtout du weekend, mais c’est plutôt sympa.
Les dérives
Lors de la seconde réunion Raoul, en bon chef, tente de recadrer les échanges sur les problèmes professionnels que les uns et les autres rencontrent. Le premier sujet qui remonte est celui des primes d’équipe (c’est d’actualité). Raoul botte en touche « C’est pas de mon niveau… ». Le suivant, qui touche à la stratégie du groupe, est éliminé de la même manière. Quant à la question de la motivation, Raoul s’en tire par un discours langue de bois dont il a le secret.
Autant dire qu’à la troisième réunion, chacun a compris que ce n’était pas la peine de continuer sur ces sujets. D’autant que Raoul, dans sa grande sagesse, a décidé d’inviter les chefs de projets avec qui l’équipe travaille au quotidien. Dommage, on aurait bien parlé des relations qu’ils entretiennent, très conflictuelles, mais, comment faire ça en leur présence, quand il s’agit souvent de questions qui touchent aux personnes…
Alors, petit à petit, parce qu’il faut bien parler de quelque chose, les conversations ont fini par tourner autour du seul sujet qui fait l’unanimité: le déballage contre les commerciaux ! Ah, ca, leurs oreilles ont du siffler le lundi matin. Car pour casser du sucre sur leur dos, personne n’est en reste. C’est un sujet sur lesquels les divas sont intarissables Rien de tel qu’un bon bouc émissaire pour souder une équipe.
La chute
Raoul, au début était soulagé : plus besoin de répondre à d’embarrassantes questions. Mais au fil des réunions, tout de même, ça a fini par le gêner, ce café du commerce. Et pas que lui. Les divas qui n’aiment pas balancer se sont rapidement écartées de ces déballages sous divers prétextes.
Et il a suffi d’un petit dérapage (un commercial qui a eu une oreille qui trainait et qui s’est plaint en haut lieu) pour que les petits dej’ du lundi passent à la trappe.
Morale : un syncrétisme managérial ?
Une histoire fort banale qui illustre ce que l’on pourrait désigner comme un « syncrétisme managérial », par analogie au syncrétisme religieux, ou comment une pratique copiée sans comprendre, ou en s'éloignant du sens originel, peut se transformer totalement et devenir inefficace, voire contreproductive.
Donner du sens aux actes de management
Ce que l’on pourrait conseiller à Raoul, c’est d’abord de mettre à plat les buts poursuivis par l’introduction de ces réunions. Ce n’est pas parce que c’est imposé d’en haut qu’il est interdit de se poser la question ! Surtout que les buts sont multiples :
. favoriser l’échange d’information professionnelle ;
. ajuster les plannings d’activité, lisser les charges ;
. mettre en évidence les problèmes rencontrés et les traiter ;
. détecter les sources de démotivation ;
. favoriser l’entre-aide entre collègues ;
. montrer de la reconnaissance à l’équipe et/ou aux individus ;
. mettre en commun des bonnes pratiques ;
. créer un sentiment d’appartenance à une équipe.
En fonction des intentions du CODIR (contribuer à la motivation de l’équipe), il s’agira de fixer les priorités, et ensuite de mettre en place. L’idée du petit dej’ était bonne : la preuve, ça a permis de lancer le mouvement. Mais ce n’est pas suffisant. S’il s’agit avant tout de faire circuler l’information professionnelle, traitons la réunion comme une publication, il lui faut un contenu et un planning éditorial : les infos systématiques, les thèmes, les contributeurs. Raoul pourrait se charger des infos rituelles et assigner à chaque réunion une diva qui présentera son sujet. Pour fixer le cadre, il commencera par une présentation personnelle qui donnera le ton. Si le sujet est bon, ça donnera lieu à échange, à discussion en évitant la polémique et le café du commerce. A lui de montrer l’exemple et de convaincre la première contributrice.
Si, en outre, on fait des réunions pour que les problèmes remontent, il faut savoir les écouter et les gérer correctement. Sinon, on transforme une intention de motivation en une source supplémentaire de frustration et de discrédit du management. Sur ce plan, Raoul a tout faux !
Manager : une simple affaire de bon sens ?
Tout ceci peut sembler, à première vue, n’être que du bon sens. Comment se fait-il qu’il faille l’expliquer ? Si autant de réunions de services sont ennuyeuses et peu productives, c’est que, comme toute pratique professionnelle, manager s’apprend. En copiant les usages des autres, certes, en copiant même beaucoup car sur toute la planète, on manage. Mais copier ne dispense pas de prendre le temps de se poser les questions, et de donner du sens à l’usage. On évitera ainsi le syncrétisme managérial qui transforme rapdement les bonnes pratiques en bouille pour chats.
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